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Alan Seeger sur le Chemin des Dames

Le 17 juin 1915, le jeune poète américain, Alan Seeger quittait le front du Chemin des Dames, après plus de 7 mois passés dans ses tranchées. C’est là qu’il aurait écrit l’un des poèmes les plus célèbres de la Grande Guerre : « J’ai un rendez-vous avec la mort ». Engagé dans la Légion étrangère, Alan Seeger devait tomber « pour la France », le 4 juillet 1916, jour de fête de l’indépendance américaine, durant la bataille de la Somme.

Un jeune américain amoureux de la France

Alan Seeger est un est né le 22 juin 1888 à New York, face à la statue de la Liberté inaugurée tout juste deux ans auparavant et tandis que des milliers d’Européens continuaient d’affluer dans les bureaux des services d’immigration américains d’Ellis Island. A proximité de là, sur l’île de Staten Island, le jeune Alan vit dans la maison familiale jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de suivre ses parents au Mexique. En 1902, il retourne aux États-Unis afin de poursuivre ses études. En 1906, il réussit à entrer à la célèbre université d’Harvard et en sort diplômé en 1910, passionné par la littérature, l’histoire médiévale et le sport. Alan quitte l’université d’Harvard en 1910, passe deux ans encore à New York avant de s’embarquer à destination de l’Europe. C’est à Paris, près du musée de Cluny, qu’il choisit de s’imprégner de la culture française qu’il affectionne et de goûter aux joies de la capitale des artistes. Il fréquente surtout le Quartier Latin, ses artistes et ses étudiants. Entre 1912 et 1914, il se consacre surtout à la poésie et rédige des chroniques dans le Mercure de France, Soirées de Paris et d’autres revues. En 1914, il cherche à faire publier un recueil de poèmes en anglais qui a pour titre : "Juvenilia" d’abord à Londres puis à Bruges en Belgique où il est interrompu dans ses démarches par la déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne. Il confie son manuscrit à un imprimeur et rentre précipitamment à Paris pour manifester pour l’engagement de l’Amérique dans les forces de l’Entente, avant de s’engager lui-même, le 24 août 1914, dans la Légion étrangère avec une cinquantaine de compatriotes. Alan Seeger expliquera son geste dans "Lettres écrites des tranchées de l’Aisne" qui paraît dans le "New Republic" de New-York, le 22 mai 1915 et dans une lettre à sa sœur datée du 26 février 1916, il confie : "Il n’y a dans la nature que deux principes, l’amour et la lutte… De toutes les formules que revendique ma jeunesse, celle dont je suis resté partisan comporte trois catégories : soif de science, soif de sentiment, soif de puissance", et poursuit dans son journal "Je me suis engagé pour que la France et spécialement Paris que j’aime ne cessent pas d’être la beauté qu’ils sont."

Avec la Légion étrangère sur le Chemin des Dames

Affecté au 2e régiment de marche du 2e Etranger, il est envoyé faire ses classes à Toulouse. Il sert à la première section de la 11e compagnie commandée par le capitaine Tschaner. Le légionnaire Seeger rejoint enfin le front et s’installe avec le deuxième Etranger le 27 octobre 1914 sur le Chemin des Dames, dans les tranchées de Craonnelle. Il séjournera près de 7 mois et demi dans l’Aisne, jusqu’au 17 juin 1915. Entre coups de main et consolidation de tranchées, Alan Seeger saisit chaque occasion pour prendre la plume et décrire l’horreur de la guerre. Entre les premières lignes, dans les ruines de Craonnelle, dans le bois de Beaumarais, au Blanc-Sablon ou au cantonnement de Cuiry-les-Chaudardes, il porte toujours dans sa musette de quoi écrire son journal de route, des lettres à sa famille, ainsi que des poèmes. Dans son journal, duquel il tire quelques extraits qu’il soumet à des journaux de New-York, il décrit les souffrances de la vie au front, mais ne cesse d’exalter les vertus guerrières malgré la mort qu’il côtoie chaque jour. Ces textes informent les Américains sur la « guerre moderne » qu’il tente de décrire.

1er novembre 1914 : « Quatre jours et quatre nuits de bombardement, durant lesquels notre compagnie a eu deux tués et neuf blessés. Van der Velt a été tué sur le coup par un shrapnel passé par l’entrée de sa cagna à quelques mètres de la nôtre. Nos tranchées étaient alors devant un bois juste en face de la crête près du village de Craonnelle. A notre retour, nous avons eu une journée de repos avant de nous remettre deux jours durant à creuser et renforcer des tranchées derrière nos lignes. Ce soir nous sommes remontés dans les bois, il semble que ce ne soit pas la première ligne mais la seconde. La compagnie que nous avons relevée a passé un dur moment, avec déjà 4 tués ».

Dans son journal et les extraits qu’il publie dans le New York Sun, Alan Seeger s’étend longuement sur le paysage du Chemin des Dames. Il évoque très souvent les ruines de Craonnelle, le cimetière et le château du Blanc Sablon.

10 novembre 1914 : « Les Allemands ont essayé de détruire le château des Blancs Sablons, où sont nos cuisines, qui par miracle ont été sauvées ».

5 février 1915 : « Nous montons la garde et nous pouvons voir les corps des soldats français étendus sur le sol depuis le mois de septembre, quand l’élan magnifique de la bataille de la Marne est venu se briser sur ce coteau et où chaque camp s’est enterré depuis, se faisant face sans qu’aucun ne se risque à l’offensive. Depuis, nous avons mis en sommeil notre envie d’action, mais peut-être pas pour longtemps. Le plus grand changement est arrivé dans nos vies par la suite. Dans mes dernières lettres, je décrivais les journées et les nuits des soldats dans les tranchées, et j’ai peur d’avoir dépeint une bien triste impression, un peu trop exagérée. Depuis un mois, en effet, nous ne vivons plus dans des tranchées mais dans un village entièrement en ruine. Cela est bien plus romantique. Le long de l’immense ligne de front, de Belfort à la mer, chaque régiment a ainsi à défendre ses quelques kilomètres. Les nôtres sont un coin de champ et de forêt face à une crête semi-circulaire du plateau où l’ennemi est retranché. Ici, les soldats vivent dans des abris enterrés, dans l’inconfort que je décris. Mais au pied de la colline, correspondant à la scène d’un théâtre grec, se trouve le village de C[raonnelle]. […] Pauvres villages en ruine du nord de la France ! Ils sont comme des cimetières où chaque maison est une tombe de la joie d’une famille éparpillée ».

Dans le château, Alan Seeger trouve au sol un exemplaire des Confessions de Jean-Jacques Rousseau et une Histoire de Charles XII par Voltaire, qu’il lit sous les bombardements et tandis que les balles crépitent autour de lui. Le jeune poète demeure un amoureux de la France et de son histoire, il va jusqu’à s’approprier La Marseillaise qu’il chante dans les tranchées du Chemin des Dames, s’imaginant être un soldat de la Révolution française.

24 mars 1915 : « Quelles sont merveilleuses les phrases de l’hymne de 1792 appliquées à la situation de 1915 : Entendez-vous dans nos campagnes, mugir ces féroces soldats ? La crise était identique, la passion était identique ! Nos cœurs vaillant dans l’heure lorsque la demande suprême arrive et qui nous remplis du même enthousiasme là sur ce recoin du plateau ensoleillé entonnant l’hymne de l’armée du Rhin ».

Alan Seeger séjourne un temps dans le village de Paissy avant de s’éloigner le 17 juin du Chemin des Dames et de prendre la direction des tranchées de Champagne et d’Alsace. Après une permission à Paris en novembre 1915, il revient au front, mais s’en éloigne une nouvelle fois pour maladie, pendant près d’un mois, en mai 1916, l’occasion pour lui d’un court séjour à Paris et à Biarritz.

En juin 1916, la Légion étrangère se prépare à participer à la bataille de la Somme et Alan Seeger est désormais sous le feu constant des batteries allemandes en Santerre. Le 4 juillet, le jeune légionnaire tombe sous les balles allemandes dans l’assaut du village de Belloy-en-Santerre. Sa dernière lettre, destinée à l’un de ses amis, est datée du 28 juin 1916 : "Nous montons à l’attaque demain, ce sera probablement la plus grande affaire encore entreprise. Nous aurons l’honneur de marcher dans la première vague. Pas de sac mais deux musettes, toile de tente roulée sur l’épaule, profusion de cartouches, de grenades et baïonnettes au canon. Je vous écrirai si je m’en sors ; sinon, mon seul souci terrestre est pour mes poèmes. Ajoutez à mon dernier volume, l’ode que je vous ai envoyée et les trois sonnets et, vous aurez opéra omnia quae existant. Je suis content de marcher dans la première vague. Quand on est dans de telles affaires, le mieux est d’y être en plein. Et ceci est la suprême expérience."

Alan Seeger est déclaré « mort pour la France », ce pays dont il avait épousé la culture, s’acquittant de la dette dont il se sentait dépositaire envers le pays qui était venu avec Lafayette au secours de la jeune Amérique. Dans son journal, il ne montre aucune haine contre l’Allemagne mais toujours l’amour de la France. Le 31 juillet 1915, il écrit : « […] Je me suis rangé naturellement du côté où j’avais le plus d’obligations. Mais qu’il soit bien compris que je n’ai pas pris les armes par haine des Allemands ou de l’Allemagne, mais par amour pour la France. » Son poème « I have a Rendez-vous with Death  » probablement rédigé lorsqu’il se trouvait en ligne dans le village de Craonnelle est un dialogue entre son auteur et la mort. Il est nul question de gloire et d’honneur dans ce texte, mais de la rencontre entre le soldat et la mort, dans le cycle de la vie et de la nature. L’auteur y regrette les joies de la vie et notamment l’amour des femmes, faisant écho, à distance, aux premiers mots du refrain d’une chanson, elle aussi, associée au Chemin des Dames : « Adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes »...

Aujourd’hui, le collège de Vailly-sur-Aisne porte le nom d’Alan Seeger.

I have a Rendez-vous with Death (traduction)
« J’ai un rendez-vous avec la Mort
Sur quelque barricade âprement disputée,
Quand le printemps revient avec son ombre frémissante
Et quand l’air est rempli des fleurs du pommier.
J’ai un rendez-vous avec la Mort,
Quand le printemps ramène les beaux jours bleus.
Dieu sait qu’il vaudrait mieux être au profond,
Des oreillers de soie et de duvet parfumé,
Où l’amour palpite dans le plus délicieux sommeil,
Pouls contre pouls et souffle contre souffle,
Où les réveils apaisés sont doux.
Mais j’ai un rendez-vous avec la Mort
À minuit, dans quelque ville en flammes,
Quand le printemps revient vers le nord cette année,
Et je suis fidèle à ma parole,
Je ne manquerai pas ce rendez-vous. »

Source principale : Alan Seeger, Le poète de la Légion Etrangère, ses lettres et poèmes écrits durant la guerre réunis par son père et traduits par Odette Raimondi-Matheron. Payot, Paris, 1918, 317 p.

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